La cécité d’inattention désigne le fait d’occulter une donnée pourtant remarquable dans le champ de vision. Cet objet est généralement inattendu, mais il devrait cependant être perçu. Le phénomène se produit généralement lorsque trop d’éléments mobilisent déjà l’attention de l’observateur.
L’ « épreuve du Gorille invisible » est une expérience célèbre qui a été faite sur ce phénomène. Durant cet étude, on propose à un groupe de volontaires de visionner une vidéo présentant deux équipes de basketball en train de s’envoyer le ballon. On demande aux participants de compter le nombre de passes qu’ils observent sur l’écran. Alors que l’attention de ceux-ci se mobilise sur le ballon, un gorille traverse la scène. Au terme de l’expérience, les sujets révèlent ne pas avoir perçu l’animal invité.

A la manière du gorille, j’aimerais occuper les arrières-fonds et révéler aux publics des inattentions flagrantes. En tant qu’artiste intervenant, je compte au cours de cette recherche me camper sur des zones d’activités variées, pour déterminer les « paysages attentionnels » des usagers qui les pratiquent. Cette investigation, me permet de mettre à jour différents facteurs qui influent sur la perception. J’analyserais dans ces contextes le découpage opéré par le regard pour prendre la mesure de son retranchement, et tenterais de mettre en évidence les aspects dont il se soustrait.
Je m’exerce dans cette tentative à déjouer les effets de focalisation. J’étudie pour y parvenir les procédés employés pour capter le regard dans l’espace public (signalétique); j’examine aussi différents biais mis à jour par les sciences comportementales pour influer sur les motivations et la prise de décision d’un groupe ou d’un individu (Nudge). J’invoque notamment les règles de construction de récits employées pour captiver la lecture d’une intrigue, dans le roman, le cinéma, le marketing et le management (storytelling).
J’opère des décadrages pour détourner l’attention fixée sur un modèle, un système de valeurs ou un mode de narration. Les instruments que j’emploie pour y parvenir tentent de valoriser les propriétés de l’arrière-plan sur lequel nous détachons des figures. J’espère ainsi rendre l’observateur présent à ce qui, dans le fond, reste indistinct.
Lycée Réaumur, Poitier / Ajout d’une fausse colonne

Nous voyons avec ce que nous avons déjà vu et pensons au moyen des concepts établies en nous. Les phénomènes dont nous éprouvons la présence disparaissent derrière une image, un concept, aussitôt que nous leur portons attention. Au cours de notre itinéraire quotidien, notre mémoire plaque sur le décor des versions préfigurées. Nous parvenons ainsi difficilement à maintenir dans l’indétermination les fonds sur lesquels notre regard se fixe. Il serait intéressant de trouver quels procédés, quelles tournures d’esprit, pourraient offrir à l’observateur la possibilité d’échapper à ce réflexe de récognition.
Dans le cadre de ma recherche, j’aimerais mettre à jour des procédés qui interrompent ce processus d’identification. Un premier axe s’attache à produire des formes qui aient la faculté de se maintenir « indéterminées ». Face à elles, le regardeur se confond en hypothèses. Il est contraint de revenir à l’analyse des propriétés physiques observées et à leur situation dans le contexte environnant.
L’objet insolite, incongru, apparait aux yeux de l’analyste comme inclassifiable, car ses aspects extérieurs vont à l’encontre du sens commun. Il repose sur un système d’énonciation qui prête à confusion. Ses propriétés lui confèrent la faculté de maintenir le regard dans le trouble.
(exemple ci-dessous un seau trainant sa peinture sèche à la surface d’un lac)

Sur des travaux ultérieurs, je me suis plus à mettre en forme quelques-uns de ces « Objets Volants Non Identifiés ». Ces spécimens font signes mais ne portent en eux aucun message; ils sont abandonnés dans l’espace public et semblent là par accident. Dans la disposition où ils se trouvent, on ne peut établir s’ils relèvent d’une volonté confuse ou d’un hasard heureux. Le passant pourrait très facilement occulter leur présence à proximité, car aucune dénomination n’est là pour les revendiquer. Ces formes singulières révèlent pourtant à celui qui est disposé à les observer, une propriété physique captivante.
Dans la continuité de cette logique, on serait tenté de dissoudre complètement le signe émis par ces installations dans un arrière-fond d’indifférence. Dans ce cas, le seul moyen dont je puisse disposer pour rendre l’objet perceptible, serait de le répéter en de multiples parcelles afin de produire des impressions de déjà-vu dans l’esprit de l’habitant en transit à proximité.
Copropriété / 15 balais, 15 sacs, 15 bouteilles, 15 journeaux contrecollés (Lyon)

Selon Wikipédia : « le déjà-vu est la sensation d’avoir déjà été témoin ou d’avoir déjà vécu une situation présente; elle est accompagnée d’une sensation d’irréalité, d’étrangeté. ». Cet objet hypothétique dont les doubles seraient distribués aux quatre points de l’espace, est paradoxal. Le geste qui en est à l’origine est, par nature, non reproductible : un seau de peinture renversée ne peut être dupliqué car celui-ci renvoie à un incident; il en est de même pour un balais abandonné près d’un tas de feuilles, qui relève, quant à lui, d’une disposition particulière.
Ce dernier exemple me permet d’amener le second axe de cette recherche. Les expérimentations qui lui sont rattachées déjouent notre réflexe de récognition en contournant l’attention elle-même. Ce type d’actions se porte sur « la toile de fond » et opère des modifications non localisables par l’observateur. Ces transformations sont ainsi captées sans le recours de l’attention qui découpe, préfigure. Ces objets discrets, insignifiants ou indifférents, dont il est question ici, affectent l’observateur à son insu.
(Ci-dessous) insertion d’un liquide dans un double vitrage (TAC, Chatellerault)

Au quotidien, de nombreux facteurs agissent sur notre humeur à notre insu. L’éclairage d‘une pièce, la couleur d’une tapisserie, la température ambiante, influent sur nos états d’âmes, sans que nous puissions vraiment évaluer leur part de responsabilité. J’aimerais confronter ici les publics participants à d’infimes variations afin d’évaluer le seuil à partir duquel un changement est perçu. Ce principe n’est pas sans évoquer le « Jeu des six différences ». Dans ce dernier, il s’agit de débusquer les détails qui altèrent deux images en apparence identiques. Les interventions décrites ici se développent durant des moments d’absences de l’usager. Les modifications opérés sur l’environnement évoluent insensiblement, mais finissent à terme par produire « de grands écarts » avec l’état du lieu initial.
Lorsque nous flottons, nous nous libérons des oeillères qui conditionnent notre manière de regarder. Au cours d’un moment de distraction, des phénomènes venus du fond inaperçu de l’espace peuvent nous atteindre en profondeur. Ces altérations du lieu influent sur nous à la manière des variations atmosphériques; elles nous saisissent dans un état de distraction et nous traversent sur le mode du détachement. Elles sont « sans épaisseur, ni substance, sans origine, ni destination, et pourtant elles nous atteignent physiquement et moralement, avec quelque chose d’impersonnel : émotion anonyme, profonde, mais dénuée d’importance » (Pierre Jourde, Littérature et authenticité).
Générique / extrait d’un film d’animation compulsant les infimes différences aux interstices, 50 photos

Pour mener cet axe de recherche, je compte intégrer des branches d’activités spécialisés dans des métiers liés à la surveillance (vigile, maître nageur, gardien de musée…). À cette occasion, j’accompagnerai des travailleurs sur leur lieu de travail et je veillerai à déterminer la spécificité de leur regard. Sur un autre plan, j’oeuvrerai pour mettre en évidence des zones absentes du champ, et inviterai les publics participants à s’interroger sur leurs moments de « décrochage ».
Flux urinaire continu / marathon vidéo

En 2009, à l’occasion d’une résidence au lycée Réaumur à Poitier, j’ai mis en place une forme d’improvisation théâtrale, “Le flux urinaire continu” : un individu se poste dans un environnement choisi et tente de parler le plus longtemps possible devant une camera; livré à lui-même, il peut dire ce qu’il veut et cela jusqu’à l’épuisement. J’ai collecté dans ses conditions des monologues étendus sur des durées d’une heure à six heures, sans interruption. L’exercice que j’ai mené récemment avec les employés de la mairie des Mureaux démontre qu’à la longue, les discours à valeur autobiographique dérivent vers une forme fantaisiste en raison d’une perte de contenu. L’imaginaire que les volontaires déploient, les soustrait complètement à leur rapport au lieu.
Durant cette expérience, j’ai prêté attention aux moments de ruptures, aux bégaiements (en rouge sur le document ci-dessous), ils représentent les rares instants où les participants regardent et décrivent le lieu dans lequel ils se trouvent. Effectivement, quand les idées viennent à manquer, l’orateur revient sur la description de l’espace environnant pour se raccrocher à de nouveaux contenus: l’inscription sur un mur, le bout de papier qui traîne…